le froid.
C'est le froid qui règne à Strasbourg en hiver. Cette phrase semble anodine, mais ô combien est-elle vraie!
Le froid... Je crois qu'ici est l'un des seuls lieux que je connaisse où le froid climatique va de pair avec le froid des m½urs, et moins profondément mais plus visiblement avec le froid des c½urs. Arrêtez une vieille dame sur le trottoir pour lui demander où est telle ou telle rue, c'est tout juste si elle ne vous demandera pas de prime abord combien d'argent vous escomptez lui extorquer. Ici, l'argent n'est plus un simple moyen, c'est malheureusement devenu un but en soi.
Les nuits hivernales de cette ville au bord du Rhin sont mouchetées de givre et de gel. Les pare-brises des voitures au matin sont blancs, durcis par le givre qui s'y est déposé. L'herbe elle-même est entourée d'une délicate dentelle gelée. Le motif en est magnifique, mais il tue la plante. L'après-midi, gel et givre ont disparu. Seul restent quelques reliefs ici et là de ces deux princes nocturnes: quelques feuilles décorées de blanc, quelques pare-brises dans leur gangue de glace, quelques flaques gelées. Mais de neige dans la ville nous en voyons peu, si ce n'est pas. Quand nous la voyons elle est légère, vaporeuse, poudreuse, hésitante comme un danseuse qui fait ses premiers pas sur la scène d'un ballet, mais dont l'élégance n'est plus à prouver.
La neige, quand elle est là, est saluée par des dizaines de gamins du coin. « Maman, disent-ils en c½ur, il neige, il neige, sortons! Allons faire un bonhomme de neige! Tu as une carotte pour le nez? Et un vieux bonnet comme chapeau? Il lui faut aussi des yeux, une bouche! » « Mon enfant, répond une mère affairée, froidement réaliste de plus, La neige ne tiendra pas, elle est trop fine. D'ici une heure tout aura disparu ». L'enfant restera donc chez lui, au chaud, déçu.
Mais que t'importe, mère anonyme d'un enfant inconnu, que la neige tienne ou pas? Les plus grandes ½uvres ne sont-elles pas dans les souvenirs, et non dans les traces qu'elles laissent? La joie de ton enfant ne compte-elle pas plus? Non, tu n'as pas vu que ce qui lui faisait vraiment plaisir, ce n'était pas de laisser une trace. Cela n'intéresse que rarement les enfants. Il ne voulait que passer un moment avec toi, que vous construisiez quelque chose ensembles, main dans la main, et sourire aux lèvres. Puis, rentrer au chaud, les oreilles rouges de froid et le nez exhalant un liquide clair, enlever vestes, chaussures fourrées et moufles, se moucher rapidement, s'attabler autour d'une tasse de chocolat chaud et demander: « Hein, maman, qu'on a fait un joli bonhomme de neige? Hein, qu'on s'est bien amusés? ». Et n'attendre pour toute réponse qu'un sourire maternel, bordé de joie, entouré de fierté, illuminé d'amour. Ah, joies de l'enfance, où tout se résout par un sourire, où tout est source de bonheur, où tout, même une neige légère, est prétexte au jeu!
Ou encore, en te demandant de sortir avec lui, ne voulait-il que te demander « maman, lâche ton ordinateur, pose le téléphone, éteint la télé, débranche l'aspirateur. Laisse toutes ces choses qui t'accaparent, et vient. Allons nous faire plaisir! » Mais du haut de ses cinq ans, il ne peut comprendre ce qu'il ressent exactement. Il sait déjà du haut de son innocence que tout ceci te met de la brume dans la tête, et que bientôt, elle s'épaissira et deviendra brouillard.
Lequel brouillard, ici, met un écran opaque entre les individus. Nous devenons tour à tour muets, sourds et aveugles au fur et à mesure que les situations changent et que s'écoulent les saisons. Une chose seule ne change jamais.
Nous ne sommes jamais que les agents d'une pièce de théâtre sordide où chacun veut à la fois être auteur, metteur en scène, comédien, figurant, technicien, maquilleur, décorateur, éclairagiste, sonorisateur, régisseur, et machiniste. Chacun veut avoir le contrôle sur tous à tout niveau, tout le monde accapare ce contrôle et personne ne le possède. Il s'ensuit un joyeux chaos où tout le monde croit dominer, mais où personne n'est rien.
Le froid hivernal n'est pas présent dans les m½urs, les c½urs et les esprits strasbourgeois qu'en hiver, et je gage qu'il n'est pas, en réalité, présent à cet endroit plus qu'à un autre. Il est présent en tout lieu, en toute saison, à divers degrés. C'est le brouillard d'aujourd'hui qui m'y a fait penser. Il ne se réduisait encore en début d'après-midi qu'à quelques fantômes de nappes grisâtre, errant sans but de-ci, de-là. Voilà que maintenant, en milieu d'après-midi, il est un mur blanc, solide, infranchissable. Ce matin, il n'existait même pas. Il n'y avait qu'un soleil timide de décembre, mais un ciel clair, bleu, limpide.
Le froid était là, mais c'était un froid sec, sans brouillard, sain. Voilà qu'il s'enlaidit d'un masque opaque, comme s'il se voilait la face pour ne pas voir à quel point il marque les corps et les esprits de mes contemporains, et y compris les miens. Deux heures à peine se sont écoulées depuis le début d'après-midi. Deux heures, pendant lesquelles chaque petite miette de temps a été optimisée pour confectionner avec soin ce masque hideux de honte et, aussi, de pudeur. Car l'hiver se cache sous ce blanc insaisissable qu'est le brouillard sur les rives du Rhin. Deux heures seulement...
Ce matin, il faisait printemps. Il a fait automne à midi et au soir, nous sommes au c½ur de l'hiver.